Prix Sony Labou Tansi des Lycéens

Olivier Saccomano répond aux questions des lycéens

Olivier Saccomano répond aux questions des lycéens

Olivier Saccomano répond aux questions des lycéens

Correspondance avec Olivier Saccomano.

 

    Bonjour à vous, et merci pour vos questions. Elles m’ont paru parfois très larges et parfois très précises, mais je suis en tout cas heureux, au moment où vous préparez vos « plaidoiries », de vous avoir pour avocats, heureux que nous puissions parler de la pièce que vous allez défendre. Après tout, au tribunal et dans un procès, la partie la plus intéressante est l’instruction. Beaucoup plus que la sentence. Même si j’espère sincèrement que vous obtiendrez l’acquittement…

J’espère donc que mes réponses vous serviront et je pense à vous.

Je ne vous connais pas, et pourtant je pense à vous.

Toute mon amitié.

O.S.

Comment présenteriez-vous votre œuvre ?

Dans le prologue, les « acteurs » la présentent comme une pièce historique. Et ils font aussitôt des rapports entre ce qu’ils sont sur le point de jouer et des noms, des événements, des œuvres du passé. La pièce se joue au croisement de ces deux plans : une situation contemporaine (celle de ces jeunes gens de la Cité des Cailloux Blancs, sortis de l’enfance, sortis de l’école, et qui, cet été-là, vont prendre des décisions, faire l’expérience d’une violence et d’une révolte) et une autre situation, lointaine (celle de la Révolution Française, morte sous les commémorations, mais dont les échos reviennent dans les affrontements avec les forces de l’ordre, l’ordre du travail, de la police, de la famille).

C’est aussi une sorte de conte initiatique : des jeunes gens y traversent des épreuves, y font des rencontres, apprennent quelque chose du juste et de l’injuste, de la solitude et de la fraternité.

Et puis c’est une pièce sur le théâtre, une pièce dans laquelle un faux coup de revolver entraîne une vraie mort, dans laquelle un faux départ provoque un vrai recommencement, dans laquelle un faux témoignage laisse place à une véritable déclaration.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire des petites histoires qui se croisent sur une seule journée ? 

Ce sont de petites histoires, oui, mais comme je l’ai dit plus haut, elles croisent la grande Histoire. C’est pourquoi la journée autour de laquelle tourne la pièce est celle du 14 juillet. Ce que vous appelez les « petites histoires », au fond, ce sont, surtout au début de la pièce, ces scénarios d’existences individuelles, séparées, où chacun à sa manière et chacun pour soi, les personnages essayent de s’extraire de leur situation familiale, sociale, par une fuite ou par un travail. Mais ces scénarios vont peu à peu se rejoindre au sein d’un événement collectif, comme les rivières vont au fleuve.

Cela dit, à l’échelle de la pièce, il y a plutôt trois journées, ou en tout cas trois « moments » : la soirée du 13 juillet (première partie), la journée du 14 juillet (deuxième partie) et la « reconstitution » des événements du 15 juillet (troisième partie).

 A quel personnage vous identifiez-vous le plus ?

Quand on écrit une pièce comme celle-là, une pièce à rôles, l’effort est de s’identifier le plus également possible à tous les personnages. Si je ne m’identifiais qu’à un seul, ou si un seul avait ma préférence sur tous les autres, je crois que la pièce serait morte, fausse. Et puis je n’ai pas mis uniquement des choses « de moi » dans l’un ou l’autre de ces personnages : la pièce est née d’un travail de troupe, j’ai écrit pendant les répétitions, et les personnages ont pris corps et langue aussi à partir de ce que les acteurs et actrices y ont placé.

Mais je ne me défile pas, et je vais tout de même vous répondre, parce que c’est vrai – sans parler d’identification ou de préférence – qu’avec certains personnages, le lien est plus immédiat : je les entends mieux, ou plus vite, nous avons sûrement des affects et des rythmes en commun. Alors je vous réponds : Aziz. A cause de sa position peut-être (il se tient un peu à l’écart de l’action, il veille). Et sûrement parce qu’il parle le français comme une langue étrangère (il se tient un peu à l’écart de la syntaxe). Mais il est là, aux côtés des jeunes gens.

Comment interprétez-vous l’attitude du policier ?

Je ne sais pas exactement de quelle attitude vous parlez. Mais quant au Commissaire, je pense qu’il est coincé. Il porte certaines contradictions dont il ne sait pas quoi faire. Alors il délire. Et dans ce délire, il dit des choses. C’est lui qui fait le rapport entre la Révolution française et les émeutes contemporaines, entre les règles de sécurité et les règles d’hygiène, entre les consignes de sa hiérarchie et les slogans publicitaires. Il délire, et fait apparemment n’importe quoi, jusqu’à tirer à blanc sur Anna. Mais là encore, en faisant n’importe quoi, malgré lui, il montre quelque chose, un mépris brutal que voit Anna, et dont elle se relèvera pas. Ce sont les rencontres hasardeuses de la deuxième partie : Anna tombe sur le Commissaire, Grim sur Aziz. C’est comme ça. Il n’aurait jamais dû arrêter de fumer…

 Pourquoi ce titre ?

Il faut dire, d’abord, que ce titre a été volé à Charles Péguy. Mais le vol est avoué dans le prologue de la pièce… Pour moi, il indique deux choses : que cette jeunesse-là, celle des Cailloux Blancs, c’est la nôtre, au sens dont on peut dire qu’une cause est la nôtre. Disons que c’est une déclaration de fraternité avec ces jeunes gens là, plutôt qu’avec d’autres. Il dit aussi que cette jeunesse, avec ses problèmes et ses combats difficiles, est porteuse de notre jeunesse à tous : non seulement celle des acteurs, auteurs, metteurs en scène qui ont créé cette pièce, et qui n’ont pas leur âge, mais celle de tout un chacun. Il y a une jeunesse impatiente, une jeunesse du cœur et de la raison, une jeunesse de la parole et de l’action, que nous pouvons tous ressentir dans certaines situations, dans certaines colères, dans certains élans, dans certaines décisions. C’est cette jeunesse-là qui ouvre le monde, qui le renouvelle.

Pensez-vous que Notre jeunesse soit représentatif de la jeunesse ?

Au sens où je viens de le dire, oui : au sens où la jeunesse peut être une « idée », celle d’un nouveau départ. Mais pas au sens d’une sociologie qui étudie des comportements majoritaires, des habitudes, et qui peut dire : « les jeunes d’aujourd’hui sont comme-ci ou comme ça… », ou encore : « les jeunes des banlieues sont comme-ci ou comme ça… ». D’ailleurs, ce qui intéresse le théâtre, je crois, ce sont ces moments où une personne ne se conduit pas exactement conformément à ce que qu’on attendait d’elle, où elle échappe au rôle qu’une situation ou une société lui destine. Donc non, les jeunes gens de Notre jeunesse ne représentent pas « la » jeunesse, ils ne représentent qu’eux-mêmes.